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04.11.2020

Interview : Le Développement Durable en milieu Industriel

Interview de Céline PROCOP, PDG, de Guyenne Papier, entreprise spécialisée dans la production de papiers spéciaux pour couchage.

Pouvez-vous présenter brièvement votre activité ?

 

Guyenne Papier : dont l’activité est la transformation du papier par enduction (ou couchage). Nous achetons le papier brut, en bobines, et nous déposons une couche liquide (ou aqueuse) dessus, afin de lui conférer des qualités et caractéristiques particulières, comme la couleur (fluo, jet d’encre, barrière, etc.). Nous disposons également d’autres ateliers de transformation post-enduction : bobinage de rouleaux (petites bobines), et découpe à façon (découpe de formats standards ou spécifiques à la demande du client), ainsi qu’une unité d’emballage/reconditionnement.


D’où vient la volonté de Guyenne Papier de s’engager dans des démarches en faveur de l’environnement ? Est-ce une démarche forcée ou indépendante ?

 

La volonté et la décision de Guyenne Papier de s’engager dans des démarches environnementales viennent en premier lieu du site industriel en lui-même. Si le choix de nos confrères a été de déménager pour rompre avec le passé des usines en bord de rivière crée suite à l’industrialisation des moulins à papier, Guyenne Papier, de par son histoire puis des choix stratégiques, a décidé de continuer à faire vivre son territoire. Guyenne papier est situé dans la Vallée de l’Isle, classé Patrimoine Mondial par l’UNESCO.

Ensuite, la sensibilité des dirigeants ont permis de prendre à bras le corps la problématique environnementale générale, ce qui a conduit à engager Guyenne Papier dans ce type de démarches. Certifiée ISO 14001 sur le management de l’environnement, il semble important de préciser que de par la nature même de son activité industrielle, Guyenne Papier a depuis longtemps mis en place un certain nombre d’actions visant à réduire son impact environnemental : tri des déchets, réutilisation, traitement des eaux usées, … Cela s’inscrit dans l’évolution du secteur industriel dans son ensemble.

Pendant des décennies l’industrie a été décriée. Souvent à raison ! Il y a 50 ans, l’industrie était le 1er pollueur en France avec des méthodes tout à fait regrettables.  Du chemin a été fait depuis et de par l’importance des efforts engagés, l’industrie est loin derrière l’agriculture et les transports en matière de pollution. Les usines ont fait d’énormes efforts sur le bruit, le rejet de poussières, la sécurité, les déchets etc... Cela montre qu’avec de l’engagement et de la discipline, la nature humaine est capable de faire de très belles choses.

Concrètement aujourd’hui, que fait Guyenne Papier ?

Soyons réaliste, les vraies démarches se trouvent dans les petits gestes au quotidien et non dans les effets de manches un peu marketées.

En approvisionnement, nous faisons le choix de nos fournisseurs et de nos papiers. Nos papiers sont issus de forets maitrisées. La pâte à papier provient de forêts uniquement Européennes. Ainsin, nous nous affranchissons des doutes liés à l’exploitation parfois sauvage de forêts en Amérique du Sud ou en Asie. Ces forêts européennes sont plantées et exploitées en mode durable pour les marchés du bois, des meubles et du papier. On a l’habitude de dire que l’on coupe des arbres pour le papier, c’est en grande partie inexacte.

Un tronc d’arbre a bien plus de valeur pour l’industrie des meubles ou du bois que broyé en fibres de cellulose. Ainsi, seules les têtes des arbres et les branches sont utilisées pour fabriquer du papier.

Certaines usines à papier sont intégrées. C’est à dire qu’elles fabriquent elles-mêmes leur pâte à papier. Ce n’est pas la majorité. Parmi ces usines intégrées, certaines sont propriétaires de leur forêt. Ces exploitations, leur appartenant en propre, permettent une utilisation à 100% des plantations. Mais un tel investissement et choix stratégique n’est clairement pas majoritaire. En effet, cela est coûteux et oblige à sortir de son métier initial d’industriel, pour devenir exploitant forestier.

Il est plus simple d’acheter du bois à des exploitants forestiers plutôt que de le devenir soi-même ! Tordons ainsi le cou au dicton « Vous coupez des arbres pour faire du papier ! ». Non, on coupe des arbres pour faire des terrasses de piscines, des lits et des tables basses et on utilise les déchets pour fabriquer du papier ! Chez Guyenne Papier, hors de question d’acheter du papier dont la provenance de la pâte ne serait pas claire.

Installé en bord de rivière, nous sommes depuis longtemps devenus autonome en eau. Nous ne prélevons plus en milieu naturel et le refroidissement de nos machines est en circuit fermé. La gestion de l’eau est cruciale et nous avons divisé par deux son utilisation sur ces 20 dernières années. Autrement dit, nous n’avons presque plus besoin d’eau pour fonctionner.

Pour une papeterie, c’est un comble, n’est-ce pas ?

 

Le traitement des déchets

Les déchets sont une préoccupation quotidienne. Notre rapport de force est constant avec nos partenaires Suez, Paperec et autres collecteurs. Nous devons faire moins de déchets. Cela passe par la réduction de la non qualité. Nous sommes à moins de 3% aujourd’hui.

Nous avons mis en place une gestion de nos déchets qui profite à nos clients.

Un cas concret :

Lors de nos productions de transformation, nous ne finissons jamais la bobine pile au bon métrage. Autrement dit, sur une bobine jumbo de 9500ml, que nous divisons en bobines de 90ml, nous en réalisons 105 et il nous reste 50ml.

Précédemment ces 50ml étaient considérés comme taux de déchet et – dans le meilleur des cas, distribués à des écoles – dans 80% des cas, jetés car à un métrage linéaire hors standard et donc invendable.

Désormais tous ces « hors standards » sont conservés. Elles deviennent ce que nous appelons des BHS : bobines hors standards. La qualité du produit est conforme mais le métrage linéaire ne l’est pas. Ces BHS sont expédiées en bobines gratuites à chaque commande. Nous inscrivons dessus : « Merci pour votre commande – bobine gratuite ».

Je pense que tout le monde est gagnant.

 

Un approvisionnement 100% européen

Nos approvisionnements sont 100% Européens et nos ventes à l’export intègrent le coût environnemental du transport. Il est acquis dans l’industrie de vendre moins cher à l’export afin d’écouler ses productions, répondre à la compétitivité des marchés et préserver son territoire national. Chez Guyenne Papier, nos tarifs sont identiques, quel que soit le pays. Au grand export, nous intégrons le MADE IN FRANCE et le coût de transport est majoré. De toute manière, nous appartenons à une industrie de niche. Notre politique de vente est la qualité premium.

Chez Guyenne Papier, nous développons des nouveaux produits pour nos clients et partenaires. De par notre géographie et aussi par souci de sécurité de nos collaborateurs, nous pouvons parfois refuser de fabriquer le produit demandé, s’il intègre de la chimie telle que fongicide ou à base de solvant. On ne sait pas faire et nous ne voulons pas faire.

 

Quel est votre avis par rapport au concept théorique du développement durable ?

 


Le concept de Développement Durable (DD) a déjà plus de 20 ans, et c’est peut-être la solution pour notre avenir, mais il présente aussi certaines limites.
Premièrement, la frontière entre ce que l’on peut qualifier de développement durable, et de ce qui ne l’est pas, est parfois un peu floue.

On peut caractériser presque toutes les actions de « développement durable », en creusant un peu, et en trouvant les arguments qui se rapportent à ses trois piliers, qui sont le facteur économique, le facteur sociétal, et le facteur environnemental. D’ailleurs, l’ordre même dans lequel je viens de les citer est typique : c’est en général dans ce même ordre qu’ils sont cités ; est-ce un ordre d’importance ? Doit-on citer le facteur économique en premier car c’est le plus important ? Pourquoi ne pas commencer par le facteur environnemental ?
Pour différencier les actions « DD » de celles qui ne le sont pas, comment faire alors ? Peut-être devons-nous simplement y intégrer des valeurs plus proches de nous, plus humaines, pour en faire des actions désintéressées, dont la recherche de profit ne serait pas l’unique ou le but prioritaire recherché, mais un « plus », non négligeable, certes.
On voit le succès rencontré par ce concept : surmédiatisation, nombre record de personnes engagées bénévolement et regroupées au sein d’associations, intérêt plus que marqué des entreprises, et de plus en plus nombreuses, pour ce concept, etc.
Et c’est là que l’on peut observer une certaine dérive, on détourne, plus ou moins, le Développement Durable de ce pour quoi il a été créé, de la réponse qu’il est censé apporter. Des organismes, entreprises ou non, s’en servent à des fins uniquement commerciales, en jouant avec leur image de marque. C’est le développement durable au service du marketing.
Le concept est donc une bonne solution, mais il faut garder en tête son esprit originel.

Vous donnez la priorité à la rentabilité de votre entreprise. La mise en place d’actions ponctuelles puis de démarches structurées en faveur de l’environnement vous semble-t-elle incompatibles, pour Guyenne Papier aujourd’hui, avec l’atteinte de rentabilité ? Pourquoi ?

 


Il y a des actions qui sont faciles à mettre en place, peu ou pas coûteuses, et immédiatement applicables, comme la réutilisation de certains « déchets » (bondes, mandrins, palettes), ce qui permet des gains (très) rapides. Il y a d’autres actions qui nécessitent un délai faible ou moyen (moins d’un an), et qui, même si elles impliquent des dépenses relativement importantes, ont un seuil de rentabilité de l’ordre de 12 mois, ou à peine plus (changement de l’économiseur de la chaudière, installation d’éclairage basse consommation, remplacement de matériel hors d’usage par des matériels moins gourmands en énergie, comme des pompes par exemple, etc.)

Recherchez-vous des bonnes pratiques en développement durable, dans votre secteur d’activité ou d’autres secteurs, à adapter au sein de votre entreprise ? Si oui, comment effectuez-vous votre recherche ? Parvenez-vous à trouver des bonnes pratiques ? Parvenez-vous à les adapter et les mettre en place ?

 


Les bonnes pratiques ne sont pas faciles à trouver : il en existe beaucoup, mais leur but reste parfois flou, ce qui rend leur exploitation et leur adaptation au cas Guyenne Papier difficile et quand ce n’est pas adaptable, il faut créer soi-même.

Mais oui, nous effectuons des recherches à partir de revues professionnelles, et non professionnelles, presse spécialisée (ex : revue ADEME), la presse grand public, les sites internet dédiés (ex : abonnements newsletters), participation à des conférences, colloques, salons ou autres évènements, locaux ou nationaux. Nous sommes sensibles à tout ce qui peut permettre de réduire notre empreinte sur la planète.